Homélie prononcée par M. le Cardinal André Vingt-Trois

Le Cardinal André Vingt-Trois s’est rendu en visite pastorale à la paroisse de Notre-Dame de l’Assomption le dimanche 3 avril 2011. Il a présidé la messe de 10h30, en présence des fiancés en retraite de préparation au mariage, et a rencontré les paroissiens au cours d’un apéritif servi à la sortie de la messe.
Voici le texte de son homélie.

Homélie du Cardinal André Vingt-Trois
- 1 S 16, 1b.6-7.10-13a ; Ps 22, 1-6 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41

Frères et sœurs,
Dans notre marche vers Pâques, l’événement de la guérison de l’aveugle-né que nous méditons aujourd’hui nous fait contempler de nouveaux aspects de la personne du Christ. Dans le dialogue avec la femme de Samarie que nous avons entendu dimanche dernier, Jésus s’était manifesté comme le Prophète (ce que l’aveugle guéri reprend dans l’évangile de ce jour (Jn 9, 17)), comme le Christ-Messie, et finalement comme le Sauveur du monde. Aujourd’hui, Jésus se révèle comme celui que Dieu a envoyé pour être la « lumière du monde » (Jn 9, 5). Cette lumière éclaire chacun et chacune d’entre-nous si nous voulons bien accueillir la Parole du Seigneur. Elle illumine aussi la vie de l’humanité toute entière et donne leur sens profond aux événements qui marquent l’existence des hommes. 
« Qui a péché : est-ce lui ou ses parents ? » (Jn 9, 2). Cette question de Jésus renvoie à une explication simpliste des malheurs de l’humanité : si les hommes souffrent, c’est parce qu’ils sont pécheurs. Jésus va dénoncer cette manière de voir plus ou moins connue et acceptée en Israël : « Ni lui, ni ses parents » (Jn 9, 3). Le malheur qui frappe cet homme n’est pas une punition pour ce que lui-même ou d’autres auraient fait. Cet échange entre Jésus et ses disciples place au centre du débat une des grandes énigmes de l’existence humaine : d’où vient le mal ? Jésus n’apporte une réponse que par la négative : le mal qui frappe l’homme ne vient pas d’abord du péché de l’homme. Mais nous savons bien que l’intelligence humaine souhaite en savoir plus et voudrait comprendre à quoi le mal peut servir. Est-il seulement une cruauté gratuite qui n’a aucun fruit ? A cette question, nous avons entendu la réponse du Christ : « L’action de Dieu devait se manifester en lui » (Jn 9, 3). Jésus nous explique que l’aveuglement de naissance de cet homme n’est pas une punition de ses fautes, mais une occasion pour la puissance et la miséricorde de Dieu de se manifester à travers sa guérison. Nous ne connaissons pas toujours bien la cause des souffrances que l’homme endure dans sa chair, dans son cœur ou dans son esprit. Mais, par la foi, nous pouvons en tirer des fruits. C’est la grandeur de notre existence humaine : ce qui la marque de façon négative et semble l’affecter peut devenir source d’amour et moyen de glorifier Dieu. 
Il y a quelque semaines, le Japon a été confronté à un séisme naturel qui a causé des milliers et des milliers de morts. En méditant sur ce chapitre de saint Jean, nous pouvons nous rappeler que nous avons alors été tentés de nous poser la même question que les disciples : « Qui a péché ? Eux ou leurs parents ? », c’est-à-dire « D’où vient ce malheur ? Est-ce une punition ? » Cette question qui peut vous paraître affreuse, ne l’est pas plus que celle des apôtres. Et quand le Christ leur répond : « ni lui, ni ses parents », il nous dit encore que le malheur qui a frappé ces dizaines de milliers de Japonais n’est pas une punition, et qu’il peut même porter du fruit s’il permet de manifester l’action de Dieu. 
Ainsi, nous ne pouvons rendre présent et actif le message du Christ sur le mal qui frappe les hommes, que si nous nous employons à mettre en œuvre l’action de Dieu à l’égard de cette souffrance, comme Jésus le fait en guérissant l’aveugle-né. Il fait de la boue, la met sur les yeux de l’aveugle et l’envoie se laver à la piscine de Siloë (Jn 9, 6-7). Il pose les signes symboliques de ce qui aboutit à une guérison. Nous impliquer au service des hommes frappés par le malheur nous donne de contribuer à manifester le sens et même la fécondité permise par ces drames. Être aujourd’hui témoins du Christ Ressuscité, c’est déployer la puissance de Dieu à travers nos actions individuelles et à travers l’action commune de l’Église pour lutter contre la misère et la souffrance et manifester ainsi l’espérance devant la mort.
La guérison de l’aveugle-né situe notre cheminement vers Pâques dans le cœur de l’existence baptismale. Par le baptême, nous sommes identifiés au Christ ressuscité qui est la lumière de notre propre vie. Il peut illuminer la vie de ceux et celles qui nous entourent, dans la mesure où notre manière de vivre et d’agir participe de la transformation des conditions dans lesquelles vivent les hommes et les femmes de notre temps, contribue à les soulager des misères qui peuvent les frapper et manifeste que la force de l’amour est plus puissante que l’aveuglement des forces naturelles. 
Qui est-il, celui qui a guéri l’aveugle-né ? Il est vraiment le Sauveur du monde. Il est la Lumière du monde. Il est celui que Dieu a envoyé pour sauver son Peuple Israël, et par lui pour réaliser le Salut de l’humanité entière. Celui que les Juifs attendaient comme le Messie, celui que l’Écriture a décrit sous les traits du Fils de l’homme, se révèle à ceux dont il a ouvert les yeux. Et son visage continue à se dévoiler aux hommes et aux femmes qui peuvent être touchés par l’amour de Dieu agissant à travers nos mains : « Crois-tu au Fils de l’homme ? – Qui est-il Seigneur pour que je croie en Lui ? – Tu le vois, c’est Lui qui te parle. – Je crois Seigneur ! » (Jn 9, 35-38). 
Si nous sommes vraiment témoins et acteurs de l’amour de Dieu envers ceux qui souffrent autour de nous, alors beaucoup d’hommes et beaucoup de femmes pourront aussi reconnaître en Jésus de Nazareth le Fils de l’homme venu pour éclairer l’existence humaine et pour redonner l’espérance à ceux qui étaient plongés dans les ténèbres de la souffrance et de la mort. Laissons-le toucher nos yeux pour qu’ils voient, qu’il ouvre nos esprits pour qu’ils comprennent, que nous soyons guéris par son amour afin qu’à notre tour, nous nous fassions les serviteurs de nos frères. 
Amen.

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